Linda swanson ceramiste international
Culture céramique,  interviews d'artistes céramistes

Linda Swanson : une artiste céramiste hors cadre

Linda Swanson était ma professeure de céramique à l’Université Concordia. C’est aussi une céramiste à la reconnaissance internationale qui développe un travail artistique à la fois fascinant, délicat, et questionnant, à travers une utilisation très audacieuse des matériaux céramiques. Une artiste céramiste hors cadre en somme ! Dans cet entretien, elle nous fait découvrir son univers, et nous invite à dépasser une vision traditionnelle de la céramique et des standards établis. Ses conseils peuvent intéresser un céramiste novice comme une personne plus expérimentée. Je suis très heureuse et touchée de la retrouver pour cet entretien passionnant!

Bonjour Linda, tu as maintenant une carrière établie comme céramiste. Tu possèdes notamment une Maîtrise des arts en céramique de l’université Alfred à New York, et tu as exposé de façon importante aux États-Unis, pays dont tu es originaire, au Canada, ainsi qu’en Europe.  Mais pour commencer j’aimerais revenir à tes premiers contacts avec la céramique.

 

Découvrir la céramique

ceramique danoiseComment as-tu eu la piqûre pour la céramique ?

 

Bonjour Émilie, ravie de te retrouver ! Nous habitions avec ma mère près d’une petite ville nommé Solvang, une colonie danoise en Californie. Ils avaient là-bas de la vaisselle de grès danoise à vendre. Et chaque année, ma mère ramassait un autre pot que nous utilisions au quotidien. Donc à table, il y avait toujours des céramiques faites à la main et dépareillées, avec des matériaux de toutes sortes. Je pensais que c’était très courant jusqu’à ce que j’aille chez mes amis qui avaient des services complètement assortis. J’ai alors réalisé que j’adorais vraiment cet apparence unique, l’individualité de ces contenants. Surtout que c’était principalement des contenants pour le service que nous avions dans ce style, pas seulement des assiettes.

 

Était-ce le début d’une “communauté de céramistes” ?

Je voulais apprendre à les faire moi-même et c’est comme ça que j’ai commencé la céramique au lycée. J’ai pris un cours de céramique et j’ai pensé que c’était la meilleure chose, la plus incroyable que j’avais jamais faite. L’année suivante j’ai convaincu tous mes amis de venir avec moi et après le premier cours, ils m’ont tous regardée et m’ont dit : “Pourquoi tu aimes ça ?”

Je pensais, tu sais, que tout le monde pourrait aimer la céramique, que c’était un sentiment universel. J’ai réalisé très rapidement qu’en fait les gens ont tendance à avoir cette réaction :  soit ils adorent ça, soit ils détestent ! Ils ont continué avec moi mais ils n’ont pas continué dans la céramique.

 

Devenir une artiste céramiste  : apprentissage et influences

céramique installation art contemporain
gauche : Phasis, 2018 – droite : Trou noir, 2017 – Linda Swanson

Expérience de la céramique japonaise

Je suis allée au Japon juste après avoir obtenu un baccalauréat en histoire de l’art et j’ai étudié la céramique japonaise dans un studio associé au musée tekisui (tekisui Bijutsukan). C’était un moyen pour un occidental de pouvoir étudier la céramique, parce que je ne pouvais pas être apprentie. C’était très difficile pour un étranger de devenir apprenti, encore davantage pour une femme étrangère. Même s’il y avait une potière qui cherchait un apprenti et qu’une amie m’avait référée. Mais elle ne m’aurait pas interviewée parce qu’on pensait que je ne pouvais pas accomplir les tâches domestiques associées au rôle !

Mais c’était bien pour moi de ne pas avoir suivi cet itinéraire extrêmement traditionnel. J’ai vraiment beaucoup tiré de l’expérience de vivre au Japon en étudiant le jour au studio et en enseignant l’anglais le soir. Ainsi, j’ai appris à connaître la culture assez bien, surtout à travers les yeux de mes élèves. Je pense que c’est à ce moment-là que j’ai commencé à enseigner oui et ce n’était pas la céramique, c’était l’anglais !

Donc je suis allée au Japon pour y rester un an et j’y suis restée pendant trois ans et demi !

 

Influence de l’Islande

Quand j’étais étudiante à Long Beach, il y avait une opportunité de bourse de voyage. J’ai proposé l’idée d’aller en Islande. Je pense que c’est vraiment l’endroit qui m’a le plus influencé. Cela a eu un impact fort sur mon travail, et a amorcé un vrai tournant dans ma pratique.

C’est là-bas que, non seulement le paysage m’a marqué, mais aussi la façon dont l’eau interagissait avec le paysage, la pluie, la fonte des glaciers, les geysers, les sources d’eau chaude. Toute cette interaction entre l’eau et la terre, je l’ai trouvée profondément émouvante, belle et fascinante.

C’est peut-être à ce moment-là que j’ai commencé à penser à la façon dont l’eau et la terre font partie de l’argile, interagissent et influencent les processus de l’argile. C’est pourquoi, quand je suis revenue de ce voyage, j’ai commencé à rajouter de l’eau dans les matériaux. Et cela plutôt que de suivre le genre de fonctionnement normal en céramique où l’eau est retirée des matériaux, avec l’élimination définitive et ultime de l’eau dans le four. L’Islande a peut-être eu plus d’influence que n’importe quel autre endroit où j’ai fini par vivre.

 

Vivre de la céramique aujourd’hui

ceramic art contemporain
Élémental – installation de Linda Swanson – 2013

De quelle façon gagner sa vie avec la céramique  ?

Mes créations témoignent du fait que s’il y a un travail que vous voulez poursuivre faites-le, même s’il n’est vraiment pas viable ! Des installations en argile cru, il n’y a rien là que vous pouvez vendre, collecter, conserver… ! Mais j’étais intéressée à le faire, et j’ai continué à le faire jusqu’à ce que les gens s’y intéressent. Au début, je fournissais tout, mes matériaux et mon temps. Par la suite on a pris en charge les matériaux, puis le voyage, puis j’ai eu des honoraires de création.

Donc je me suis créé une pratique viable. Si j’avais essayé d’entrer dans une sorte de système qui existait déjà, je n’aurais pas fait ce travail d’ installation. J’ai fait en parallèle des pièces qui étaient potentiellement exposées et vendues commercialement. Cela n’a pas été un succès commercial fou, mais suffisamment pour me faire continuer. Et à l’époque les galeries présentaient les 2 simultanément. Certaines personnes qui étaient attirées par une pratique, s’intéressaient à l’autre pratique, et vice versa. Ce que j’ai trouvé utile.

Et puisque que ma pratique était à la frontière de ce que la céramique était, il est devenu intéressant d’enseigner, pour montrer cette différence de perspective. Et c’est comme ça que j’ai été capable de subvenir à mes besoins et ceux de ma famille.

 

À quoi ressemblent tes journées ?

Certaines sont dédiées à l’enseignement, d’autres à penser à mes projets. Une partie du temps, à mettre en place des expérimentations et voir si quelque chose d’intéressant va en ressortir. Quand j’ai des expositions qui arrivent, je planifie et je réfléchis à la façon dont mon travail va fonctionner dans un espace en particulier. On est loin d’une vie d’artiste bohème ! Je travaille vraiment avec des dates butoirs, pour des événements spécifiques. Et je postule à ces événements pour avoir ce genre d’échéances. Cela correspond à ma personnalité.

 

Enseigner la céramique aujourd’hui

céramique - art contemporain
Always becoming  – Linda Swanson – 2016

Qu’est-ce que tu essaies de transmettre à tes étudiants en céramique ?

J’essaie de transmettre que le matériau est plus que juste ce dont il est fait, ce sont vraiment les conditions du matériau et ses qualités qui font le travail. Cette investigation de la matérialité est vraiment importante. J’encourage les étudiants à explorer toute la gamme des possibilités qu’offre la céramique.

C’est intéressant que la céramique soit séparée de la sculpture dans notre programme, car nous avons une approche très sculpturale. Mais il y a cette qualité de transformation du matériau qui est particulière à l’argile et c’est très différent des autres matériaux pour la sculpture qui sont ce qu’ils sont, déjà ! Vous n’avez pas à prévoir ce qu’ils vont devenir ! Cela me fascine et j’encourage également les étudiants dans cette voie.

 

Quel conseil donnerais-tu a un céramiste amateur ou qui découvre tout juste l’argile  ?

Je pense qu’il faut du temps pour apprendre la céramique, tout comme il faut du temps pour travailler avec la céramique. C’est un domaine que j’apprends continuellement. On peut penser que ce ne serait pas un domaine si vaste parce que nous utilisons une gamme limitée de matériaux. Ou bien que nous allons les maîtriser à un moment donné. Mais on a l’impression qu’il y a toujours des découvertes dans ce domaine et c’est quelque chose qui est, tu le sais, continuellement excitant pour moi.

(…) je suis aussi amoureuse de la céramique aujourd’hui que je l’étais à ce tout premier cours que j’ai suivi au lycée. C’est juste un domaine vraiment fascinant  !

Peut-être qu’il faut du temps non seulement pour développer des compétences mais aussi pour comprendre en quelque sorte le matériau. Et une sorte d’attitude de curiosité est probablement beaucoup plus avantageuse que l’idée que vous pourrez maîtriser le matériau.

Mais c’est assez difficile. Or, j’ai l’impression que la raison pour laquelle la communauté de la céramique est une telle communauté vient du fait que nous aimons avoir cet adversaire en commun !  Nous aimons l’argile, nous essayons tous de le comprendre, nous mettons en commun nos ressources, qu’il s’agisse de connaissances, de recettes ou de techniques, pour comprendre cette grosse bête !

Pourquoi parle-t-on de communauté de céramistes (clay community en anglais)  mais qu’on n’entend pas parler d’autres communautés artistiques ? La communauté des nouveaux médias par exemple ! Il y a quelque chose de vraiment particulier à propos de ce médium et de sa difficulté qui nous réunit tous.

Peut-être que mon conseil est de ne pas se décourager trop facilement !

 

Découvrir les œuvres de Linda Swanson

Vous souhaitez découvrir davantage le travail de Linda Swanson ? Elle expose actuellement en France et aux Etats-Unis.

Beautés équivoques, exposition de la fondation Bernardaud à Limoges
l’expo sur france 3 régions

Western Carolina University – Contemporary clay.
Découvrez l’exposition virtuelle ici : https://my.matterport.com/show/?m=vHNkFvp5fYr

Le site Internet de Linda Swanson
https://www.lindaswansonstudio.com

(Extrait de l’entrevue  en anglais traduite librement par Émilie Coquil).

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