J’ai récemment déménagé mon atelier avec l’impossibilité de tout emporter, et cela m’a posé un vrai dilemme : dois-je casser certaines de mes céramiques ? Et lesquelles ? La question peut surprendre, mais elle mérite d’être posée. Parfois, briser volontairement des pièces est une décision tout à fait justifiée. La céramique, une fois cuite, peut traverser les siècles. Certaines créations méritent-elles vraiment d’être conservées pour les générations futures ? Quel héritage souhaitons-nous laisser ?
Il existe bien sûr des alternatives. Offrir ses œuvres en don, les transformer, les recycler sont autant de solutions. Explorons les différentes approches pour vous aider à faire un choix !
Casser ses céramiques : le pour
Pour de nombreux artistes, la destruction est un acte de rébellion, de perfectionnisme, voire de renouvellement, qui fait partie intégrante du processus créatif. Cependant, elle peut aussi relever d’une décision purement pragmatique : gagner de la place dans l’atelier.
Faire de la place
De nombreux céramistes me confient qu’ils manquent de place dans leur atelier. Même après de bonnes ventes, il reste souvent des invendus ou des pièces hors normes qui peinent à trouver preneur. Certaines créations diffèrent du style attendu par les clients, d’autres sont volumineuses et encombrantes. Elles finissent par occuper de l’espace, là où de nouvelles pièces pourraient être exposées. Dans ce contexte, se délester de ces surplus peut être une manière de se libérer, de se renouveler et de poser un regard neuf sur sa production. Bien entendu, il ne s’agit pas de choisir une pièce simplement parce qu’elle est lourde : il faut des motivations supplémentaires.
Faire progresser sa pratique
Le proverbe « cent fois sur le métier, remettez votre ouvrage » prend tout son sens ici. Briser volontairement une pièce, c’est accepter qu’elle ne nous satisfait pas et que l’on peut faire mieux. C’est une façon de sélectionner ce que l’on considère comme véritablement qualitatif. La destruction devient alors un acte libérateur qui pousse à progresser dans sa pratique artistique.
Plusieurs artistes renommés ont ainsi choisi de détruire des œuvres achevées.
Lucie Rie, céramiste moderniste reconnue pour son perfectionnisme, n’hésitait pas à briser des œuvres imparfaites, même après des heures de travail. Elle préférait éliminer ces pièces plutôt que de les vendre si elles ne répondaient pas à ses standards élevés.
Shoji Hamada, trésor national vivant du Japon, appliquait les principes de la philosophie Zen à la céramique. Il brisait les pièces incomplètes ou manquant d’harmonie, honorant ainsi la beauté imparfaite mais oh combien subtile du wabi-sabi.
Bernard Leach, son ami et célèbre céramiste britannique, détruisait également des œuvres ne répondant pas à sa vision esthétique, conformément à une approche orientale valorisant la simplicité et l’harmonie.
Comme acte de création
Pour expérimenter librement, il faut accepter l’erreur. La céramique, avec ses étapes de transformation, est un support idéal pour cela. On peut briser ses pièces et les retravailler, chaque étape offrant une nouvelle opportunité créative.
Peter Voulkos, céramiste et sculpteur américain, est reconnu pour ses œuvres expressives et monumentales, proches de la sculpture contemporaine. Il n’hésitait pas à détruire des pièces pour repousser les limites de la forme traditionnelle du pot. Ses entailles et bris volontaires transformaient les objets en œuvres abstraites.
L’artiste britannique Ewen Henderson travaillait avec des formes libres et texturées, proches de sculptures plus que de pots fonctionnels. Il brisait souvent ses pièces en cours de création pour les recomposer, intégrant ainsi ruptures et contrastes visuels dans son œuvre.
Gustavo Pérez, céramiste mexicain, explore les motifs géométriques et textures sur l’argile. Il casse parfois ses pièces pour en réorganiser les fragments, les reconstruisant avec des « imperfections » visibles. Inspiré du kintsugi, l’art japonais de réparer les céramiques brisées avec de l’or, il met en valeur la destruction comme un acte de création.
En céramique, la destruction a donc diverses motivations : un moyen de se renouveler, de perfectionner son art ou d’expérimenter. Elle exprime le subtil équilibre entre fragilité et résistance qui caractérise ce médium.
Casser ses céramiques : le contre
Cependant, il y a aussi de bonnes raisons de conserver ses créations ou de s’en détacher autrement.
Créer des mosaïques
Briser, oui, mais recycler, c’est mieux ! Les fragments de céramique peuvent être recyclés en mosaïques, offrant ainsi une seconde vie artistique aux pièces délaissées. Les mosaïstes en font des merveilles : il suffit de leur confier des morceaux de céramique pour voir renaître les couleurs et les textures sous une nouvelle forme.
Faire un don
Plutôt que de détruire une œuvre, on peut en faire don à des personnes dans le besoin ou à des œuvres caritatives. Cette démarche participe à la communauté des céramistes tout en permettant à l’œuvre de continuer son parcours. On peut même laisser une pièce dans un lieu insolite avec un petit mot, « pour votre bon plaisir », ou l’offrir en cadeau. Une pièce délaissée peut encore faire le bonheur de quelqu’un !
Les dons officiels, comme les enchères caritatives, permettent également aux artistes de contribuer à une bonne cause tout en valorisant leur travail. Après une vente aux enchères, un reçu fiscal correspondant au prix de l’œuvre est remis à l’artiste.
Réparer ses pièces
Si une pièce est cassée ou ébréchée accidentellement et qu’elle vous tient à cœur, gardez les morceaux ! Il est tout à fait possible de la réparer.
Pour en savoir plus, lisez l’article : « Réparer les fissures dans l’argile. »
Créer des kintsugi

L’art du kintsugi consiste à réparer les fissures d’une pièce avec de l’or ou de l’argent, célébrant ainsi la beauté de l’imperfection. Les cicatrices deviennent des éléments esthétiques à part entière.
Pour plus d’informations, consultez l’article : « Kintsugi : céramique japonaise et résilience. »
Participer à une œuvre collective
En rejoignant des projets artistiques collectifs, les céramistes ajoutent une nouvelle dimension à leurs œuvres et s’inscrivent dans une démarche communautaire. Un exemple remarquable se trouve au Québec avec le jardin de silice de Kinya Ishikawa. Je vous réserve d’ailleurs un article dédié à ce sujet très bientôt !
Conclusion
Que ce soit pour libérer de l’espace, progresser dans votre pratique ou donner une nouvelle vie à vos œuvres, chaque choix est valable et traduit une démarche artistique et personnelle unique. Vous est-il déjà arrivé de briser volontairement une pièce ? Sauriez-vous me dire pourquoi dans l’espace commentaire ci-dessous ?






One Reply to “Casser ses céramiques : pour ou contre ?”
merci